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Marcel cohen-Prix Wepler Fondation la Poste 2013
Je voudrais remercier le jury, et les partenaires du Prix Wepler, en racontant une anecdote qui risque de paraître très étrange : ce soir, c’est la seconde fois de ma vie que j’entre au Wepler.
Avec le nom de Wepler, nous sommes, en effet, au cœur même du livre que vous avez la gentillesse de couronner. J’ai passé toute ma petite enfance à moins de deux cents mètres d’ici, au 23 boulevard des Batignolles. Je suis très ému, je vous l’avoue, d’avoir mis autant de temps pour parcourir une aussi petite distance. Pendant la guerre, nous passions place Clichy plusieurs fois par jour, ma mère et moi. Mais jamais, jamais, devant le Wepler. Toujours de l’autre côté de la place. Le Wepler avait été réquisitionné par la Wehrmacht pour servir de foyer à la troupe. Or, soit ma mère portait l’étoile jaune, et elle ne tenait pas se faire remarquer devant une terrasse pleine de soldats allemands, soit, à ses risques et périls, elle ne portait pas l’étoile, et elle ne voulait pas déclencher les sifflements de dizaines de militaires désoeuvrés.
Il y a plus étrange : il m’a fallu écrire le livre que vous couronnez pour découvrir, à ma propre stupeur, que, Place Clichy, sans en avoir le moins du monde conscience, je continue, aujourd’hui encore, à emprunter le trottoir d’en face. Je vous prie de m’en excuser. La première fois que je suis entré au Wepler, c’est donc il y a quatre ou cinq ans à peine. Un écrivain américain de passage à Paris m’avait donné rendez-vous ici. Mais au téléphone, pendant quelques fractions de seconde, j’ai eu la tentation de lui proposer un autre lieu de rendez-vous. C’est à l’instant où j’allais ouvrir la bouche que j’ai pris conscience de tout le ridicule de la situation.
Le Wepler, c’est aussi ses parages immédiats. La guerre terminée, j’ai continué à habiter le quartier pendant des années et la Librairie de Paris, à cinquante mètres d’ici, est la première qu’il m’ait été donné de fréquenter dès les petites classes du lycée. J’ai encore plusieurs volumes qui portent son étiquette. Elle était munie d’un volet détachable, que l’on glissait dans une petite urne en bois, à la caisse, et qui comportait un numéro à cinq chiffres. Je pensais, naïvement, qu’il s’agissait, pour chaque titre, des exemplaires déjà vendus. L’étiquette indiquait aussi le numéro de téléphone de la librairie que je vous livre volontiers : Laborde 59-53. C’est donc à quelques mètres d’ici que j’ai découvert, avec beaucoup de stupeur, qu’il existait aussi des poètes vivants. Au lycée, les poètes que nous lisions étaient tous morts depuis très longtemps.
Au-delà de ces anecdotes, je dois bien reconnaître que je suis très étonné de me voir attribué un prix pour un livre que je ne savais pas du tout comment écrire. La première raison c’est que je n’avais presque rien à dire. J’avais cinq ans et demi quand ma famille a été déportée et mes parents n’avaient pas eu le temps de se forger une biographie. Les souvenirs d’un enfant de cet âge, par ailleurs, sont très ténus. Il ne me semblait pas très honnête de les utiliser pour écrire un récit qui aurait, nécessairement, ressemblé à une fiction.
Il y a une autre raison qui m’empêchait d’écrire ce livre : je ne voulais pas tirer parti de ce qui était arrivé à mes parents. C’est pourtant ce que je suis en train de faire devant vous en recevant ce prix. Mais je me dis que ce qui m’a poussé à écrire ce livre est aussi ce qui vous a incités à le lire : nous ne voulions, ni vous ni moi, que les noms et les visages des fantômes qui hantaient la Place Clichy pendant la guerre tombent dans le plus total oubli. Ce soir, vous faites donc entrer au Wepler tous ceux qui n’osaient pas passer devant sa terrasse. Je vous en suis extrêmement reconnaissant.
Il n’en reste pas moins que la situation qui est la nôtre ce soir est paradoxale : c’est parce que je n’avais presque rien à dire, et que je ne voulais surtout pas écrire un livre qui s’inscrirait dans une tradition littéraire établie, que ce livre a attiré votre attention. Dans ce livre, il y a beaucoup d’absence, de manques, de lacunes et de silence. À bien des égards, on pourrait donc dire, si cette expression, avait un sens, que vous couronnez un fantôme évoquant d’autres fantômes. Le «fantôme», dans une bibliothèque, c’est aussi la fiche qui remplace un libre absent.
Tout cela n’est sans doute paradoxal qu’en apparence. Maurice Blanchot disait que la littérature commence avec la question «Qu’est-ce que la littérature ?». Libraires, critiques, lecteurs ou écrivains, c’est une question que nous nous posons tous les jours. Et nous comprenons très bien qu’écrire un livre pour dire que l’on n’a rien à dire, ou presque rien, ce n’est pas du tout ne rien dire. La littérature est même le seul lieu où un tel discours n’est pas totalement absurde.
«Sans la littérature, disait Georges Perros, on ne saurait jamais à quoi pense un homme quand il est seul dans sa chambre1». J.-B. Pontalis, que je salue brièvement, mais avec chaleur, disait, pour sa part, que la littérature évoquait pour lui l’époque où, adolescents, nous nous cherchions désespérément une signature qui serait notre marque propre, puisque nous héritons de notre patronyme et que notre prénom a été choisi par nos parents.
En effet, comme vous certainement, j’ai eu très tôt la certitude que les êtres et les choses ne sont tout à fait vrais que dans les livres, sous la signature et sous le regard de quelqu’un. Sans les livres, nous n’aurions aucune consistance. Et hors des livres, tout le monde joue un rôle.
Le grand photographe Erwin Blumenfeld, dont on peut voir actuellement une exposition à Paris, et qui avait dû fuir successivement l’Allemagne nazie, puis la France occupée par la Wehrmacht, est l’illustration même d’une autre mission dévolue depuis toujours aux livres : nous fournir des armes contre ce que nous avons appris avec trop de soumission. À propos de son enfance en Allemagne, il écrit : « À l’école, on ne nous avait pas appris une chose fondamentale : l’art de déserter. Sauver son existence de la folie par la fuite passait pour immoral. »
C’est pourquoi les librairies ne sont pas du tout des lieux comme les autres. C’est le seul endroit où nous pouvons acquérir un peu de consistance, entrevoir un petit pan de vérité, et, si c’est à notre portée, devenir peu à peu nous-mêmes. Au passage, c’est entre les rayons que nous prenons conscience de notre époque, et apprenons à distinguer ce qui est moral de ce qui ne l’est pas. Par nous-mêmes, nous ne voyons pas grand-chose de ce qui se passe sous nos yeux.
Quant à la littérature, qui est le lieu où notre expérience confuse se cherche une forme et où se forge notre conscience, c’est un laboratoire dont nous ne pouvons pas nous passer : c’est là que notre vrai visage se dessine. Et la bonne littérature n’a jamais pour objet d’ajouter de la confusion et du pathos à ce qui est déjà très confus. Au contraire, elle tente toujours de montrer avec plus de clarté, comme si c’était pour la première fois. C’est parce qu’il était en quête de cette clarté vitale, et qu’il voulait faire tomber tous les masques, que Joyce avait choisi l’exil pour écrire Ulysse. À Dublin, il manquait beaucoup trop de recul.
Puisque le prix Wepler a été créé à l’initiative d’une libraire, je voudrais terminer en rappelant ce que notait Karl Popper. Il expliquait que, dans une bibliothèque, et aussi prestigieuse soit-elle, il n’y a jamais qu’un exemplaire de chaque livre. Et il expliquait qu’à partir de 530 avant J. – C., il y avait une énorme demande, à Athènes, pour l’Iliade et l’Odyssée. On trouvait donc de nombreux copistes qui vendaient les deux grands poèmes épiques sous forme de rouleaux de papyrus. Il était normal que ces libraires-copistes attirent à leur tour poètes, philosophes et historiens en quête de public. Pour Karl Popper, c’est donc le marché du livre, et pas du tout la bibliothèque, qui est à l’origine de cette merveille que fut Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ. Et Popper note que c’est l’esprit critique né des livres qui est à l’origine de la démocratie athénienne.
Les libraires-copistes d’Athènes, selon Popper, et il disait cela avec une bonne dose d’humour, n’avaient qu’un inconvénient : ils rendirent les Athéniens extraordinairement imbus de leur culture et d’eux-mêmes. Rien ni personne n’aurait pu les convaincre qu’ils n’étaient pas les hommes les plus intelligents de la terre.
J’espère beaucoup que, ce soir, en tout cas, ce n’est pas du tout ce que nous sommes en train de faire.
Je vous remercie
mercredi 9 Septembre 2026
à partir de 18h
© Astrid di Crollalanza
Anne Plantagenet
En l’absence de corps, éditions julliard
" Au commencement de cette histoire, une femme disparaît.
Elle est toujours disparue.
Quand se termine l'histoire ? "
L'écrivaine Anne Plantagenet a suivi le procès d'assises de Cédric Jubillar, accusé du meurtre de son épouse, Delphine Aussaguel, dont le corps n'a pas été retrouvé. De ces quatre semaines en immersion, elle a construit un livre dont la justesse et l'éthique impressionnent autant qu'elles bouleversent. Un texte important sur la violence qui s'abat continuellement sur les femmes et les enfants. Retranchée dans cette bulle dévorante qu'est une salle d'audience, elle a disparu de sa propre vie – au point de se demander ce qu'elle fuyait alors dans ce drame. Et si ce procès était aussi un rendez-vous avec elle-même ?
Anne Plantegenet est l'autrice d'une dizaine d'ouvrages, dont Trois jours à Oran, D'origine italienne et Appelez-moi Lorca Horowitz. Son dernier livre, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, a marqué un tournant dans son œuvre. Elle est également traductrice de l'espagnol, notamment des livres de Mariana Enriquez.
vendredi 11 septembre 2026
à partir de 18h
© Pascal Ito
boris bergmann
minautore, éditions albin michel
Le livre commence in media res : l’auteur s’apprête à surprendre, pour la première fois, le père, dans son cabinet de psychiatre. Ils ne sont jamais rencontrés. L’auteur a vingt-trois ans. Il va raconter tout ce qui l’a poussé à faire le chemin pour la première fois vers ce père inconnu. Et tout ce qui va découler de cette rencontre décisive et violente. Ses parents s’étaient rencontrés à l’association AIDES où ils militaient. Son père était marié et déjà père. Lorsque sa mère tombe enceinte, il disparait. Boris Bergmann traque ce père disparu, évaporé dans la nature. Il enquête, cherche des traces, des preuves, des explications. Aujourd’hui, le père est psychiatre, adepte de thérapie familiale, spécialisé dans « l’arrivée de l’enfant qui met en péril le couple ». Ironie tragique. Ce récit littéraire autobiographique est un hommage à la mère, qui l’a élevé sans l’aide de personne mais entourée d’exceptionnels pères de substitution rencontrés sur son lien de travail : la lutte contre le SIDA et l’association AIDES, où elle s’était engagée du milieu des années 1980 au début des années 2000. Ces « pères pédés » lui ont tout appris : une éducation unique et poétique.
Boris Bergmann est né à Paris en 1992. Il est l’auteur de cinq romans dont Nage Libre (prix de la Vocation 2018) et Les Corps insurgés (Prix Fénéon 2020). Il a été pensionnaire de la Villa Medicis et de la Villa Kujoyama. Il a organisé des expositions en France et à l’étranger (autour de l’oeuvre de René Daumal, notamment) et collabore en tant qu’éditeur associé à la revue d’art et de littérature Magma. Minotaure est son premier roman autobiographique.
jeudi 24 septembre 2026
à partir de 18h
© Abderrahim Annag
Abdellah Taïa
Debout dans tes rêves, éditions julliard
Après le succès du Bastion des Larmes (prix Décembre 2024), le nouveau roman d’Abdellah Taïa. Un texte superbe et d’une grande force politique, l’accomplissement d’une œuvre.
Années 2000. Majid, un jeune marocain homosexuel, débarque à Paris pour étudier la littérature française à la Sorbonne. Il mène une vie très précaire, dans un studio minuscule, rue de Belleville, au rythme des convocations à la préfecture de police, où le renouvellement de son titre de séjour n’est jamais assuré. Il finit par accepter un job de baby-sitter pour subvenir à ses besoins. L’agence qui l’a recruté lui confie la garde de Gabriel, un petit garçon de 3 ans. Entre l’enfant de bonne famille et l’immigré marocain, un lien fort va se nouer, des années durant, sous le regard bienveillant d’Isabelle, la mère de Gabriel. Mais comment rester debout dans ses rêves, quand on est né pauvre, arabe et gay, si étranger dans le regard des autres qu’on est en permanence menacé de le devenir à soi-même ?
Abdellah Taïa est né à Rabat (Maroc) en 1973. Auteur de plusieurs romans traduits dans de nombreuses langues, notamment Une mélancolie arabe, Le Jour du roi (prix de Flore 2010) et Vivre à ta lumière, il a reçu le prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre. Le Bastion des Larmes, son premier livre aux éditions Julliard, a été récompensé du prix Décembre en 2024.